Interview avec Eric de Jonge au sujet du futur de l’intégration civique à Bruxelles

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mer, 04/09/2013 - 15:01

Un nouveau décret flamand d’intégration civique, des projets concernant la création d’un EVA, l’annonce d’une intégration civique obligatoire à Bruxelles. Ces derniers mois le secteur de l’intégration civique est en pleine ébullition. Qui s’y retrouve encore? Quelles en sont les implications en ce qui concerne l’intégration civique? Quelles en sont les implications pour bon? Voici venue l’heure d’une interview détaillée avec Eric de Jonge, directeur de bon : « Je n’ai pas l’impression que le monde du premier janvier 2014 sera totalement méconnaissable. »

Le nouveau décret d’intégration civique recèle d’énormes changements dans le secteur.  Pouvez-vous esquisser en bref de quoi il retourne ?
Nous avons atteint un point critique.  L’autorité veut avoir plus d’emprise sur la politique d’intégration, veut exercer plus de contrôle sur le champ d’action.  Certains aspects sont positifs mais il n’en demeure pas moins que nous devons rester vigilants en ce qui concerne l’avenir.
Le décret stipule que l’ EVA,  ‘extern verzelfstandigd agentschap’ (agence autonomisée externe) sera créé.   Il  s’agit d’une structure centrale qui oriente les services d’intégration civique et d’intégration ainsi que les bureaux sociaux de traduction.  La façon dont l’EVA sera traduit dans les faits dépendra de la composition du conseil d’administration ainsi que de son premier administrateur délégué.  Ce n’est qu’à ce moment-là que nous verrons dans quelle direction nous évoluons.  Il me semble toutefois que nous allons développer ce que nous avons atteint aujourd’hui.  De toute façon, il y a une évolution vers plus d’efficacité et de professionnalisation ainsi que vers une meilleure collaboration.  L’ensemble du secteur est porté par l’idée, jamais perdue de vue, que le client est au centre de ses actions.
En ce moment une enquête est en cours sous la direction d’Ernst & Young.  Ils ratissent tout le secteur à la recherche des visions et des desiderata du champ d’actions.  Cet exercice sera bouclé à l’automne 2013.  Un fac-simile en sera remis au premier administrateur délégué.
L’enquête est nourrie entre autres par la contribution de quatre groupes de travail auxquels participent des préposés du secteur : processus de soutien, synergie, gestion des langues et innovations.  Il me semble que ces groupes de travail pourraient suggérer, qu’aux côtés de la direction centrale, il y ait  un champ libre laissé au niveau local qui pourrait se saisir des opportunités qui s’y présentent.  Dans un deuxième temps on pourrait voir si oui ou non cela peut être traduit vers un ensemble plus large.  Ainsi, par exemple, le groupe de travail innovations a l’intime conviction qu’un centre d’innovations ne peut être organisé qu’au seul niveau central : non à la tour d’ivoire.  Un centre d’innovations au niveau local ne peut se faire sans la participation des protagonistes et l’examen d’un certain nombre d’expérimentations. 

La prise en compte du contexte local continuerait  donc probablement d’exister.  Ce contexte local pourrait-il être la raison pour laquelle Anvers, Gand, et peut-être aussi le Limbourg, ne ressortiront pas à l’EVA ?
Dans le décret ratifié, l’article 25 stipule effectivement qu’un certain nombre de régions pourrait ne pas y ressortir mais qu’elles ont l’obligation de collaborer.  Il n’est pas précisé de quelles régions il s’agit.  Il me semble toutefois qu’il ne fait aucun doute qu’Anvers et Gand n’y ressortiront pas.  Ernst & Young les ont néanmoins intégrés dans leur analyse.

Qu’est-ce qui rend l’intégration civique à Bruxelles si différente de celle en Flandre ?
Nous nous trouvons premièrement dans l'aire métropolitaine bruxelloise où la majorité des habitants sont des nouveaux arrivants de la première ou deuxième génération.  La composition sociologique de Bruxelles a été révolutionnée les 40 dernières années.  Cela n’a pas son pareil en Flandre.
En plus, Bruxelles est officiellement une région bilingue, mais où en réalité on parle plusieurs langues principales – français, néerlandais, anglais, arabe – outre une centaine d’autres langues.  Afin de soutenir les initiatives bruxelloises qui sont organisées en néerlandais, des moyens financiers supplémentaires sont nécessaires.  Des moyens plus importants que pour une ville moyenne en Flandre et ceci à cause des frais supplémentaires.  Le trajet de l’intégration civique à Bruxelles ne peut donc être comparé à celui en Flandre.  La présence d’autres et différents partenaires en matière d’emploi rend la situation plus complexe.
Au cas où l’intégration civique devenait obligatoire à Bruxelles aussi, son impact se ferait certainement sentir.  Nous nous retrouverions en concurrence avec les francophones qui viennent eux aussi de s’attaquer à l’intégration.
Nous bénéficions évidemment aussi de certains atouts.  La mobilité et la collaboration avec les partenaires due à la concentration mais ceci est une toute autre histoire et avant tout une histoire de « plus-value ».   Mais de là à conclure que tout peut être réalisé à un coût moindre n’est pas recevable en ce qui concerne Bruxelles.  Par définition nous devons toujours tenir compte de nos amis francophones.

N’est-il pas envisageable de créer un seul et unique bureau d’accueil avec les amis francophones ? Les candidats à l’intégration y auraient le choix entre un trajet en français ou un trajet en néerlandais ?
Je pense que c’est le rêve de tout Bruxellois.  J’estime moi-même que ce serait la solution la plus efficace.  Seulement voilà, il y a un monde de différence entre le rêve et la réalité.  Je crains donc que cela ne soit réalisable dans l’immédiat.
Pour le moment, une politique bilingue n’a pas encore été définie.  Dès qu’elle existera il y aura un rapprochement entre Flamands et Francophones.  Ce rapprochement est d’ailleurs en cours.  Sauf que, accorder les modes de fonctionnement veut dire également accorder les choix politiques. Pour des raisons budgétaires la Belgique francophone met résolument le trajet linguistique en avant.  Ce trajet est obligatoire.  La Flandre, en revanche, opte pour un trajet exhaustif : apprentissage du néerlandais (NT2), orientation sociale (MO), accompagnement de trajet et orientation professionnelle (LLO).  Pour bon la mise en accord des accompagnateurs de trajet et des enseignants d’orientation sociale est essentielle.
Dans le passé nous nous sommes mis au travail dans le but de nous attaquer à un problème social bruxellois.  Nous avons alors fait le choix de nous y atteler avec le Gouvernement Flamand, ce qui implique que nous devons respecter certaines règles du jeu.

Du point de vue des partenaires francophones, l’intégration civique se limite-t-elle à l’apprentissage de la langue française ?
Pas en théorie, le décret est très vaste, mais probablement, en pratique, cela sera le cas .  Ce n’est certainement pas parce qu’ils n’optent pas pour une orientation sociale dans une autre langue que le français qu’ils n’en reconnaissent pas la plus-value.  Des collaborations sont envisageables.  Même si nous nous trouvons dans une position de concurrence, il n’est pas exclu que, une fois positionnés, nous puissions jouer cartes sur table et voir ce que nous pouvons faire ensemble.

Nous nous trouvons sur le même marché ?
Oui…mais nous disposons d’une caravane-bon! (rit)

Une collaboration intégrée est-elle également envisageable sans ressortir à l’EVA ?
En Flandre on a opté de créer une large structure.  Personnellement je suis convaincu que, à long terme, on ne pourra pas autrement qu’opérer au sein de l’EVA.  En même temps, l’autonomie locale est importante.  On doit trouver le bon équilibre.
Cependant, cette histoire d’EVA (AEA Agence Externe Autonomisée) est prématurée en ce qui concerne Bruxelles.  Après nous être regardés en chiens de faïence pendant des années, une politique d’intégration  version francophone a enfin vu le jour.  En installant l’EVA , les politiciens et acteurs francophones doivent s’adresser à un nouvel interlocuteur, une structure gouvernementale entièrement neuve et non plus, comme dans le passé, à une asbl connue et financée par le gouvernement flamand.  C’est une position fondamentalement différente.
Je vais vous citer un exemple concret.  Il y a un peu plus de six mois, nous avons eu un entretien avec un bourgmestre francophone en Région de Bruxelles-Capitale qui souhaitait collaborer avec nous.  Dès l’instant où il était question d’une évolution possible vers un EVA (AEA), le ton changeait.  Une espèce de circonspection pointe son nez vu qu’on entre dans le domaine communautaire.  Face à une asbl qui effectue le même travail, la perception est toute autre.
Il est évidemment légitime de se demander si l’autorité flamande doit se laisser influencer par cette perception dans ses choix concernant Bruxelles.  En tant que Bruxellois travaillant au sein d’une organisation néerlandophone à Bruxelles, il me semble que oui.  Mais je peux parfaitement imaginer que l’intégration en Flandre n’en veuille pas.  Ce qui est regrettable car dans ce cas on risque de perdre du temps.  Nous, ainsi que la plupart des organisations bruxelloises, aurons dès lors le sentiment soit de faire quelque peu machine arrière soit de faire du surplace.  Entretemps un certain nombre de bonnes coopérations ne pourront peut-être pas être réalisées dans un premier temps.

As-tu une préférence personnelle pour un certain scénario ou préfères-tu ne pas t’exprimer à ce sujet ?
Au contraire.  Je me suis exprimé à ce sujet devant le parlement.  Je crois à un modèle où les provinces collaborent entre elles d’une part et les villes d’autre part.  Cela me semble préférable au modèle réunissant en fin de compte quelques provinces et une métropole.

Y aura-t-il encore de l’espace pour l’orientation professionnelle (LLO) dans le futur ?  Jusqu’à présent nous avons l’impression que toute l’attention va plutôt vers la structure.  Y aura-t-il de grands changements du point de vue du contenu dans notre approche du trajet d’intégration civique ?
En ce qui nous concerne, l’orientation professionnelle est essentielle.  Il est évident que je préférerais que l’orientation professionnelle puisse continuer à exister de la même manière.  Parce que j’estime qu’elle est à sa juste place.  Bien souvent les gens s’adressent à bon ou à het Huis van het Nederlands en fonction d’un projet.  Il est important de s’attaquer dès le départ aux vrais problèmes en ne se limitant pas à l’apprentissage de la langue.  C’est pour cette raison que nous proposons une orientation sociale dans une langue que les participants aux cours comprennent.  Dès lors qu’une personne sait dès le départ quelles sont les démarches qu’il ou elle doit faire,  cette personne peut se lancer dans son projet dès le premier jour.  La personne qui doit attendre la fin de son apprentissage du néerlandais aura perdu beaucoup de temps.

A bon nous collaborons déjà intensivement avec certains partenaires comme Actiris, VDAB, Syntra…  Comment pourrions-nous améliorer davantage notre collaboration avec le Foyer ou le Bureau social de traduction ?
Bonne question car des améliorations sont possibles.  Tous ces services se transmettent déjà des demandes l’un à l’autre et entre le Foyer et bon existe un accord de coopération.  On pourrait regrouper différents services sous le même toit mais il est légitime de se demander si cela améliorerait la collaboration.
Le rayon d’action est très important.  La reconnaissance mutuelle de l’expertise de l’autre ainsi que la reconnaissance de sa plus-value.  A mon avis, l’étude d’Ernst & Young offre des opportunités supplémentaires en la matière. Même si les visions semblent divergentes, nous pouvons examiner à quoi cela pourrait aboutir.  Un rapprochement devrait être possible mais j’ai des réserves quant à une fusion.  Toujours est-il que nous ferons de notre mieux quel que soit le modèle proposé.  Je pense que nous avons le vent en poupe.

Cela s’arrange ?
Je n’ai pas l’impression que le monde du premier janvier 2014 sera totalement méconnaissable.  D’ici le premier janvier 2015, un certain nombre de choses auront changé pour nous.  Mais cela ne se fera pas du jour au lendemain.  L’opacité pousse à la négativité,  le futur est envisagé avec angoisse.  J’essaie de rester zen et de voir le côté positif des choses.  Accueillir la réforme de façon optimiste est la meilleure façon d’en faire quelque chose de positif.  Ce ne sera jamais parfait, rien n’est parfait.  Mais je pense que le secteur, tout comme bon, possède beaucoup d’atouts pour aborder le changement avec talent.

Avec mes remerciements à Maria Van Wayenbergh et Liesbeth Sacré